Un ado dans l’espace : une mission réussie

L’été approche et les séjours de vacances aussi. Les séjours scientifiques, tels ceux proposés par Planète Sciences, sont toujours l’occasion pour les jeunes de développer des projets originaux. Cet article est l’occasion de découvrir un exemple de projet très original : préparer et réaliser une mission spatiale avec des adolescents ! Voici le récit de la mission « ADONIS », un ado dans l’espace, qui s’est déroulée en 1993.

Merci à Pierre-Francois Mouriaux (Pif) pour l’aimable autorisation de reproduction de son texte initialement paru dans le bulletin du Cosmos Club de France No. 38.

Une mission préparée en 2 temps

Durant l’été 1993, des jeunes de 14-15 ans participèrent à l’opération « Un ado dans l’espace » destinée à simuler les différentes facettes d’une mission spatiale. Le projet fut mis en œuvre sur le séjour de vacances CCAS [1] de Tato, près de Barcelonnette (Alpes de Haute Provence). Proposé avec Romuald Oumamar dans le cadre de l’association scientifique Icare, il s’inspirait d’une idée de Guy Pignolet, ingénieur du département Jeunesse-Education du CNES, qui avait déjà mené une expérience similaire avec l’association Planète Sciences (ex-ANSTJ) quelques années auparavant : une salle de bains avait été à l’époque transformée en laboratoire orbital et le participant qui l’occupait y avait réalisé des expériences sur la pesanteur et le vide durant 36 heures.

Profitant de deux séjours plus longs (trois semaines chacun), le projet a pu cette fois s’attarder sur les aspects préliminaires. En juillet, un premier groupe de jeunes s’est ainsi occupé de la construction et de l’aménagement du vaisseau spatial ; le mois suivant, un second groupe a défini un plan de vol, sélectionné un cosmonaute et simulé une mission complète durant 22 heures. C’est cette partie que nous allons évoquer. L’expérience est déjà vieille de seize ans mais elle reste relativement inédite et marquante pour ses protagonistes, du fait de son intensité et de son réalisme.

Crédit Photo - Pif

P.-F. Mouriaux / R. Oumamar

Phase 1 : conception et réalisation de la capsule

Les travaux de conception de la capsule spatiale et la réalisation du gros œuvre avaient donc été confiés à 21 adolescents présents sur le centre de Tato au mois de juillet. Ils avaient été aidés de deux animateurs, Jean-Marc Lecleire et Romuald Oumamar.

Les jeunes avaient opté pour une construction de type igloo et une entrée en forme de tunnel. Le chantier avait été installé sur un terrain situé en contrebas du camp de vacances, de manière à rester proche de celui-ci mais isolé des regards.

Après que le sol ait été désherbé et terrassé, un plancher de deux mètres carrés avait été calé sur des parpaings. Du grillage posé sur deux arceaux en bois entrecroisés culminant à un mètre de hauteur constituait l’armature, qui a ensuite été recouverte de papier journal et de 80 kilos de plâtre. Des pièces de plomberie en PVC permettaient le renouvellement de l’air et l’évacuation des eaux usées. Trois vieilles armoires de chevet assemblées couchées formaient un sas carré de 70 centimètres de côté. Il mesurait environ deux mètres. Le tout avait été fignolé avec de la peinture couleur crème, les contreforts et les tuyaux extérieurs étant peints en bleu.

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P.-F. Mouriaux / R. Oumamar

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A l’intérieur étaient installés un petit placard, une ampoule électrique et un robinet d’eau mais le lit avait été oublié… A l’extérieur se trouvaient deux panneaux solaires d’environ 1,50 mètres de long sur 50 centimètres de large. Ils étaient couplés à quatre batteries et une sorte de serre vitrée de la même taille dans laquelle une grande partie du tuyau d’arrivée d’eau passait, disposé en V. Ainsi, la capsule devait être autonome pour son alimentation en électricité et offrir à son occupant de l’eau chaude pour la toilette et la cuisine.

Un comble pour des enfants d’agents EDF, cette partie technique a été un échec total et un câble de courant avait du être finalement tiré pour que l’ampoule puisse marcher…

Phase 2 : préparation et réalisation du vol

La définition du plan de vol, la préparation et la simulation de la mission, elle, est revenue à 23 des 49 participants du mois d’août qui s’étaient inscrit à l’activité Astronomie : les « astros ». Nous les encadrions avec Romuald, en tant que « chefs de projet ».

Un diaporama sur l’entraînement des cosmonautes français à la Cité des Etoiles pour les missions franco-russes[2] et sur la station orbitale Mir avait constitué la seule base de départ des travaux. L’ingéniosité et surtout l’imagination des jeunes fit le reste.

Dès la première réunion du groupe « projet », le nom « Adonis » fut retenu unanimement pour baptiser la mission ; il associait le sérieux et l’humour, Adonis étant un astéroïde existant mais aussi celui dont le capitaine Haddock devient prisonnier dans l’album On a marché sur la Lune. Ce nom rappelait que cette entreprise serait menée par des « ados » qui, c’était sûr, étaient aussi beaux que le héros de la mythologie grecque.

Une véritable sélection de cosmonaute

Lors de la première semaine, un appel à candidature fut lancé pour le poste de cosmonaute tandis que déjà une équipe de « scientifiques » s’attelait à définir son emploi du temps et son programme expérimental et que des « techniciens » peaufinaient l’aménagement et la décoration du vaisseau spatial.

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Six candidats se présentèrent (quatre garçons et deux filles) et leur sélection intervint la semaine suivante, devant tous les jeunes du camp, hilares ; ils passèrent -sinon subirent- durant tout un après-midi une dizaine d’épreuves sadiquement imaginées par leurs camarades scientifiques : dessin de formes géométriques sur un siège tournant, petit problème de labyrinthe à résoudre en moins de 30 secondes la tête en bas, concours d’apnée dans un saladier, parcours du combattant avec une balle de ping-pong posée sur une petite cuillère tenue par la bouche, lancers francs de ballons de baskets à genoux sur un tabouret instable, course entre deux bassines d’eau dont il fallait faire dix fois le tour une main dedans le plus rapidement possible… Des tests avaient également été prévus pour connaître leurs aptitudes visuelles et auditives.

La décision finale revint aux chefs de projet. Deux conditions dont dépendait toute la réussite de la simulation étaient impératives à leurs yeux : la confiance qu’ils accordaient aux candidats et le sens théâtral qu’ils devinaient chez eux. Il s’agissait d’avoir du flair… Par chance, les deux candidats qui avaient marqué le plus de points lors des épreuves de sélection semblaient posséder ces qualités.

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P.-F. Mouriaux / R. Oumamar

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En fin de journée, une « conférence de presse » d’une petite demi-heure fut organisée pour le « public » et les « journalistes », afin de présenter le projet Adonis et de dévoiler l’identité des cosmonautes. A une première table, aux côtés des deux chefs de projets, se trouvaient les porte-parole des équipes de scientifiques et de techniciens et, à une seconde table, les six candidats cosmonautes. Après la cérémonie de découverte du logo caché sous un drap, l’enveloppe contenant les noms des lauréats fut ouverte par le responsable scientifique dans un tonnerre d’applaudissements : Isabelle Bramme, 14 ans, devenait officiellement cosmonaute titulaire. Louis Pijol, 14 ans également, constituait son suppléant. Ils se déclarèrent fortement surpris et très honorés.

La station sol, le matériel embarqué : tous les détails comptent

L’activité de la deuxième semaine fut particulièrement intense. Il fallait préparer le matériel d’expériences du cosmonaute ainsi que rassembler sa nourriture pour une journée et demi de vol, connaissant les impératifs du milieu spatial.

En voici la liste exhaustive :

  • pour les repas : couscous, pâtes à la Bolonaise et hachis Parmentier lyophilisés, trois petits pots pour bébé (jardinière au bœuf, bœuf-poulet aux carottes, bœuf aux épinards), deux boites de pâté de foie, un pâté de campagne en boite, de la purée en poudre, deux oranges, trois pâtes de fruit, des abricots secs, du pain de mie et du jus d’orange en poudre.
  • pour le petit déjeuner : du lait en poudre, du chocolat en poudre, du pain de mie, du miel, du chocolat à tartiner, de la confiture en gelée et une orange.

Appétissant, n’est-ce pas ?

La salle de contrôle, du nom de code « Hardy » (celui du vaisseau étant « Laurel »), fut installée dans le labo photo du camp de vacances. Elle comportait un grand planisphère peint sur lequel était schématisée la trace de l’orbite de Laurel. Cinq stations disséminées dans le monde (Tato, Djibouti, Woomera, La Paz et Kourou) devaient permettre une réception permanente de l’image et du son émis par la capsule. Les horaires de passage (en heure universelle[3]) au-dessus de ces points avaient été calculés et même reconvertis en heures locales. Ainsi, sachant qu’une révolution était réalisée en 90 minutes, Djibouti serait survolé 15 minutes après Tato, Woomera 30 minutes après Djibouti, La Paz 15 minutes après Woomera, Kourou 5 minutes après La Paz et Tato 25 minutes après Kourou…

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Ce fut enfin la confection du scaphandre de vol, à l’aide d’un « bleu » de travail blanc teint en rouge, de bouteilles de plastique vides, de pièces de canalisation et autres saladiers transparents (pour le casque) et même le hublot intérieur du vaisseau par lequel le cosmonaute pourrait à loisir contempler la planète bleue…

Derniers préparatifs avant le décollage

La mission devait initialement durer 36 heures et le lancement avait été fixé au 15 août à 18 heures. La date et l’horaire de départ furent maintenues mais la durée fut ramenée à 22 heures, le programme expérimental n’étant manifestement pas assez étoffé…

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Le dimanche 15 août, deux heures avant le lancement, la cosmonaute passa devant la « commission médicale ». C’est l’assistant sanitaire du camp, le Syrien Abdoul Kader, qui l’examina en présence du cosmonaute doublure, d’un membre de l’équipe scientifique pour noter les résultats, d’un photographe et des deux chefs de projet. La prise du pouls (au repos et après des efforts physiques) et de la tension, le fond de l’œil, l’examen des oreilles, la vérification des réflexes, les exercices de postures, la pesée et la mesure de la taille constituaient davantage des indications précieuses les études comparatives en vol qu’un contrôle des aptitudes de la jeune fille.

A H moins une heure, une seconde conférence de presse débuta. Les équipes des scientifiques étaient de nouveau représentées et les débats toujours menés par les chefs de projet. Les deux cosmonautes étaient également présents ainsi que le responsable du suivi en vol au centre de contrôle Hardy et le « médecin-chef » qui, à l’issue de la visite médicale, avait jugé la candidate bien préparée physiquement et psychologiquement. Isabelle se déclara d’ailleurs « tout à fait rassurée et prête » et promit de donner le meilleur d’elle-même. Louis qualifia son rôle de doublure d' »ingrat » mais insista sur le fait que jamais il n’avait espéré que sa collègue tombe malade pour s’envoler à sa place. Cette séance très solennelle de 20 minutes s’acheva sur un chant entonné par les astros sur l’air des « Bronzés » :

Bienvenue à Tato, les gars, darlida-da-da-da !
‘Y a des astros super sympas, darlida-da-da-da !
On va envoyer une nana, darlida-da-da-da !
Dans l’espace qui s’appelle Isa, darlida-da-da-da !
Ça va faire un méga-tabac, darlida-da-da-da !
« Adonistériquement » extra, darlida-da-da-da !
Pif et Romu s’occupent de ça, darlida-da-da-da !
Avec le plus grand des émois, darlida-da-da-da !

Tous parés pour le lancement

Rendez-vous fut donné aux spectateurs sur l’aire de lancement dix minutes plus tard, le temps d’une ultime réunion de coordination avec les équipes de lancement et la cosmonaute.

A H moins 30 minutes, la cosmonaute accompagnée de son suppléant, du médecin-chef, des deux chefs de projet et du photographe fut transportée en minibus près de son vaisseau. Les spectateurs attendaient massés derrière une barrière, à une dizaine de mètres de distance, pour d’évidentes mesures de sécurité. Sous leurs acclamations, la valeureuse adolescente fit un grand signe d’adieu avant de s’introduire dans le sas sur le dos, à la manière des premiers astronautes américains dans leurs étroites capsules Mercury. Puis l’écoutille fut « verrouillée ». Il restait 25 minutes à la cosmonaute pour enfiler son scaphandre et procéder aux « check-lists » avant le décompte final.

Il était 18h03 lorsque, au milieu de fumigènes, la fusée à eau [4] représentant Laurel fut lancée à quelques mètres de la capsule (pour atterrir sur le toit des sanitaires). Isabelle venait de quitter la base de Tato, située à 845 km au Sud-Est de Paris (44°25′ Nord, 6°38′ Est). Jusqu’à la mise sur orbite à 450 km d’altitude, à 18h30, aucun contact ne put être établi avec le vaisseau. Lorsque la voix d’Isabelle retentit dans le talkie-walkie, ce fut pour annoncer que tout allait bien à bord. Elle se plaignait seulement que, du fait de la micropesanteur, toutes ses affaires se baladaient dans l’habitacle et qu’il lui fallait tout rattraper et ranger…

Crédit photo: Pif

P.-F. Mouriaux / R. Oumamar

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« Allo la Terre ? »

A 19 heures, la première « liaison média » fut réalisée, par l’intermédiaire d’une caméra vidéo. L’image, quoiqu’un peu sombre, était parfaite et la cosmonaute très souriante. Il flottait encore auprès d’elle une de ses chaussures et un pot de nourriture. Elle répondit pendant une demi-heure aux questions de ses camarades entassés dans la salle de contrôle confinée, avant d’effectuer à l’abri des regards sa toilette avec des serviettes humidifiées.

Profitant d’un temps libre aménagé entre 20h et 21h, Isabelle, grande amateur d’échecs (elle souhaitait devenir joueuse professionnelle), se pencha sur un problème qu’elle avait emporté avec elle puis se plongea dans la lecture de Germinal. Lorsqu’elle prit ensuite son repas, tous se sont régalés de la voir en direct grimacer en avalant ses Blédina et autres Bolino tièdes.

Une dernière « liaison technique » avec le groupe-projet pour dresser un premier bilan et rappeler l’emploi du temps du lendemain devait clore cette journée bien remplie à 22h lorsqu’un système de chauffage tomba en panne à bord de la capsule. Avant que la température n’y devienne polaire (Laurel se retrouverait bientôt dans l’ombre de la Terre, au-dessus de l’Amérique du Sud), il fallut en toute hâte affréter un « vaisseau-cargo » (une voiture radiocommandée transformée en plate-forme mobile) pour expédier à la cosmonaute d’épaisses chaussettes, un pull-over, des gants et une écharpe (mais également des petits messages de ses camarades et quelques friandises). Il s’agissait d’effectuer ce ravitaillement en vol lorsqu’elle passerait au-dessus de Tato, à 23h (au terme de la troisième orbite). Le succès fut total et Isabelle put préparer sa couchette (un tapis de sol et un duvet) et tenter de dormir, malgré le froid et l’absence de lit…

Crédit photo : Pif

P.-F. Mouriaux / R. Oumamar

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Ne pas perdre le contact : l’équipe sol veille

Commençait alors une longue nuit de blanche au centre de contrôle en vol : il fallait en permanence surveiller le moniteur vidéo qu’Isabelle pouvait utiliser en cas d’urgence. De 23h à 9h, dix équipes de deux furent donc astreintes à se relayer à chaque nouvelle heure auprès d’un des chefs de projet (ceux-ci, s’étant divisé la nuit en deux, purent dormir au moins 4h30 chacun). A 1h30, suite à une mauvaise manipulation du chef de projet de garde, une fausse alerte fut déclenchée, réveillant l’occupante de la capsule…

Les six « anges gardiens » qui veillèrent à tour de rôle jusqu’à 2h préférèrent ne pas se coucher. Ils firent donc bien meilleure figure que leurs successeurs, arrachés de leur sommeil et dès lors complètement momifiés devant l’écran de contrôle ; ils étaient seulement capables de manger machinalement des céréales…

Le lendemain matin, dès 9h, tout le monde était à pied d’œuvre et personne n’avait vraiment l’air d’avoir récupéré. Qu’en serait-il de celle qui avait eu le droit d’avoir une vraie nuit ?

Les communications ne reprirent qu’à 9h30 (au lieu de 9), Isabelle ayant été victime… d’une panne d’oreiller ! Visiblement courbatue, elle se plaignit de s’être réveillée toutes les heures. Mais le pire l’attendait encore : le petit-déjeuner. N’arrivant pas à obtenir d’eau chaude, elle dut en effet boire son chocolat quasiment froid et surtout plein de grumeaux indigestes.

Des expériences à bord et même une sortie extravéhiculaire

Prévu à l’origine pour 10h, le programme expérimental ne débuta donc qu’une demi-heure plus tard, en présence de l’équipe-projet seulement. Elle consistait essentiellement à étudier l’état de santé de la cosmonaute et vérifier s’il ne s’était pas dégradé : son pouls s’était légèrement accéléré (de 97 pulsations par minutes au repos, il était passé à 112), Isabelle semblait avoir grandi de 5 centimètres (elle mesurait alors 1,70 mètres) et la balance avec laquelle elle essaya de se peser resta bloquée sur 0… Elle constatait par ailleurs que les manipulations des différents instruments de mesure étaient rendues difficiles du fait du manque d’appui.

Une autre expérience était également inscrite au programme : observer le comportement d’une flamme sous cloche. Mais le morceau de charbon refusa de s’allumer jusqu’à l’épuisement des réserves d’allumettes… [Note de Planète Sciences : pour savoir à quoi ressemble une flamme dans l’espace, rendez-vous sur ce dossier complet]

Vers 11h (le temps de revêtir son scaphandre), la cosmonaute effectua une sortie extravéhiculaire pour collecter des échantillons de micrométéorites retenus par des capteurs sur les parois extérieures du tunnel de la capsule. Commentant chacun de ses gestes par radio, elle ne sortit toutefois pas complètement du sas. Cette mesure visait en particulier à éviter qu’après 17 heures d’emprisonnement elle ne refusât de réintégrer son vaisseau…

A peine remise de cet exercice particulièrement périlleux et éprouvant et débarrassée de son encombrante combinaison, Isabelle se consacra avant son déjeuner à une conférence de presse. Ebahis de voir leur copine leur répondre alors qu’elle voguait au-dessus du Pacifique, les jeunes l’interrogèrent sur ses impressions et lui demandèrent de décrire le fabuleux spectacle qui s’offrait à ses yeux. Hélas, la défaillance des batteries obligea à écourter la retransmission. Plus grave, toutes les liaisons entre Laurel et Hardy durent être à partir de ce moment espacées d’une demi-heure. Entre temps, Isabelle, coupée du monde, devait s’occuper seule et la retransmission-bilan de la mission, prévue à 14h (après un temps libre d’une heure), fut annulée.

Pour ne rien arranger, la climatisation rendit l’âme vers 13h30, au-dessus de la Bolivie, et la capsule commença à se transformer en sauna. Au point qu’il fallut utiliser à 14h (lors du treizième survol des Alpes) un second véhicule de ravitaillement pour soulager Isabelle de la chaleur de plus en plus étouffante avec des bouteilles d’eau et de la glace. Les chefs de projet étaient même prêts à écourter le vol à ce moment mais, stoïque, la cosmonaute refusa. Elle poursuivrait donc son voyage jusqu’au bout (encore une révolution), si elle voulait en tout cas se poser en France…

Préparatifs pour le retour sur Terre

Une bonne demi-heure fut nécessaire pour ranger convenablement le matériel déployé pour les expériences de la matinée (pour éviter qu’il ne s’envole dangereusement durant le plongeon vers la Terre).

Puis arriva le moment d’enfiler le scaphandre et de procéder aux vérifications du système de navigation du vaisseau, comme au moment du départ. Rien ne semblait avoir souffert de la température excessive et un retour en toute sécurité put être envisagé.

La première manœuvre de freinage intervint à 15h30, à la verticale de Tato et fut normalement suivie de la coupure des liaisons radio. L’insoutenable suspense commença…

Tous les jeunes du camp guettaient à l’horizon la singulière silhouette de Laurel et, prêts à foncer vers elle, deux brancardiers, le médecin-chef, la doublure, les chefs de projet et l’éternel photographe faisaient chauffer le moteur de leur estafette.

Ce fut l’annonce du bon déploiement du parachute principal à 3 000 m d’altitude, à 15h50, qui détendit l’atmosphère. Puis la voix d’Isabelle, à 15h58 : elle était de retour !

Par le plus grand des hasards, la capsule s’était posée exactement à l’endroit d’où elle était partie, 22 heures et 14 orbites plus tôt… L’équipe de récupération arriva sur le site à 16h06 et les spectateurs quelques minutes plus tard. La consigne était d’attendre le signe du médecin avant de faire la fête au voyageur cosmique.

Crédit photo : Pif

P.-F. Mouriaux / R. Oumamar

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Mission réussie !

C’est Louis qui le premier s’approcha de la capsule noircie par le frottement atmosphérique et aida Isabelle à s’en extraire. Elle brandissait le drapeau français. Elle fut transportée en civière vers le poste médical et examinée attentivement : elle était certes affaiblie, comme quelqu’un de trop longtemps alité, mais absolument pas malade.

Il n’y eut pas besoin d’appeler les spectateurs pour qu’ils approchent : à peine les membres de l’équipe de récupération avaient-ils ôté leurs masques prophylactiques que tous se ruaient vers la cosmonaute pour l’embrasser et la couvrir de fleurs. Dans des cris de victoire, les chefs de projet, portant leur protégée à bout de bras, éclaboussaient la foule avec un Cidre qui, dans un tel moment de joie, remplaçait sans scrupules le Champagne.

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A 17h (le temps pour Isabelle de se rafraîchir et de se reposer un peu), une brève série de discours de remerciements fut prononcée, avant de boire le « vin d’honneur » (du Coca…), pour marquer la fin de ce projet Adonis. Les chefs de projet valorisèrent l’esprit d’équipe et la cosmonaute vedette déclara qu’elle ne voudrait jamais faire ce métier…

Pierre-François « Pif » Mouriaux

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Les « astros » étaient : Philippe Barrau, Jeanne Bergeret, Héloïse Biget, Isabelle Bramme, Virginie Capel, Sébastien « Bernardo » Consol, Nicolas « Winnie » Domagala, Carole Duboc, Ludivine « Lady » Goyard, Jean-François Lemoine, Renaud « Tétard » Lévèque, Hélène Mantion, Yoann Martin, Marlène Morin, Roland Pedemonti, Adrien « Le Fakir » Pen-Penic, Stéphanie Petitjean, Louis Pijol, Sébastien « Bic » Puype, Stéphane Reyneau, Ludovic Segard, Guillaume « Sacré Taxeur » Troyon et Thomas Vaucelles.


[1] La Caisse centrale d’activités sociales est le comité d’entreprise d’Electricité de France.

[2] La dernière mission alors en date était celle de Jean-Pierre Haigneré, qui venait de séjourner trois semaines à bord de la station Mir dans le cadre de la mission Altaïr, du 1er au 21 juillet 1993.

[3] Cet article donne les horaires en heure locale, alors que les jeunes comptaient en heure universelle (heure solaire), soit l’heure locale moins deux heures (en été).

[4] Les plans de cette fusée se trouvent dans Espace Information n°50, avril 1992.

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